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Blog d'un allergosképsophobe*
* un mec qui ne supporte plus les gens allergiques à la pensée.
Pensées publiques par Pull de Rhovyl
i. Les mails
Tim Ferriss le disait bien dans sa Semaine de 4 heures : bien qu'étant un formidable outil de diffusion et de communication, les mails sont aujourd'hui un fardeau lourd mais efficace pour tout CAD*. Fait amusant, la plupart des institutions actuelles ne sont pas plus efficaces de nos jours qu'en des temps plus anciens où le transfert d'informations se faisait à moindre vitesse. A l'inverse des notifications FaceBook dont la quasi-totalité est sans importance, les mails sont un excellent moyen de déprimer dès lors que les conditions suivantes sont satisfaites :
1. En recevoir plus de 50 par jour.
En effet, avec une période intermail de dix minutes, c'est un moyen efficace de rester constamment déconcentré et ainsi de perdre un maximum de temps lorsqu'on décroche de son fil de pensée. En cause, principalement le son de réception lié à la fenêtre de notification (cf. point suivant) car comme disait Confucius, "Sul le chemin de la déconcentlation, un seul legald suffit !".
2. Les notifications sont activées.
L'astuce est ici claire : pour augmenter l'efficacité déprimogène des notifications, choisir un son suffisamment simple pour ne pas attirer l'attention des autres CAD (sinon vous êtes grillé), mais exagérément monotone pour qu'il puisse vous taper sur le système en un temps record (en fait, dès le cinquième mail quotidien). En complément, régler au maximum acceptable le temps d'affichage de la fenêtre de notification, qui viendra se supplanter à toute activité en cours.
3. Savoir les trier (in)efficacement.
...pour savoir provoquer leur accumulation et dépenser du temps à les répartir dans des dossiers adéquats (ou mieux : inadéquats !). A ce titre, plusieurs écoles se chamaillent :
Ecole #1
Cible : aspirant-CAD.
Temps perdu : entre 10 et 15s par mail.
Cette école prône le classement immédiat de tout mail ne vous étant pas directement destiné dans un dossier adapté. Technique efficace pour désengorger la boite mail, sa pratique vous permettra de vous concentrer rapidement sur l'essentiel mais cette façon de faire s'en trouve par conséquent releguée au dernier rang sur l'échelle de l'efficacité dépressogène. Avantage subsidiaire : vous pourrez perdre du temps à d'autres occasions lorsqu'on vous parlera de tel ou tel dossier au sujet duquel "vous étiez en copie".
Ecole #2
Cible : aspirant-CAD intermédiaire.
Temps perdu : entre 1 et 2min par mail.
Cette école en deux temps propose :
- 1° la lecture complète de l'objet du mail, suivi d'une lecture en diagonale de son contenu, puis
- 2° plusieurs heures après (en fin de journée généralement, cinq minutes avant de partir, pour une durée moyenne de 15 minutes), la relecture de ce mail nécessitera de rester un temps supplémentaire au bureau (généralement une demi-heure), après quoi seulement un mail sur trois n'aura pas été classé. Moyen efficace de saturer la mémoire utile à moyen terme, cette technique présente un potentiel correct en saturation du collaborateur.
Ecole #3
Cible : aspirant-CAD confirmé.
Temps perdu : entre 5 et 10min par mail.
Cette école en trois temps, la plus efficace, nécessite une discipline de tous les instants. Réservée aur CAD expérimentés.
1° le collaborateur, s'astreignant à réagir au sentiment et à l'urgence, alimentera la frénésie dans laquelle il travaille en se donnant un temps minimum pour répondre à chaque mail dès réception (en général, une dizaine de minutes pour prouver son implication). Pourrissant ainsi sa tâche en cours, il passera généralement entre une et deux minutes à chercher le numéro de téléphone d'un autre collaborateur avec lequel échanger à chaud sur le thème traité pendant trois à cinq minutes.
2° se rendant généralement compte qu'il n'était destinataire de ce mail qu'à titre de copie, il se contentera de revenir à sa tâche en cours précédente, non sans avoir rédigé une réponse de façade à l'expéditeur.
3° le vendredi, treize heures, il entamera de classer ses mails dans les dossiers concernés, ce qu'il arrivera à faire à raison de moitié, étant dérangé dans sa tâche par la réception de plusieurs mails (nécessitant un retour aux étapes 1 et 2). L'application de cette technique complexe provoquera, à terme, la saturation de sa boite mail (cf. point suivant).
4. Faire exploser la boite mail.
Conséquence de l'application fidèle des écoles #2 et #3 précitées, l'explosion de la boite mail est un moyen paradoxalement efficace de diffuser une image de collaborateur passablement désorganisé mais désespérément sollicité (donc bon). La saturation de l'espace-mémoire alloué par l'entreprise à chaque boite de réception sera l'occasion de se pencher plusieurs heures, généralement une journée entière par mois, sur le tri des mails. A cette occasion, une quelconque étude américaine nous confirmera un jour que :
- 15% des derniers mails seront traités avec sérieux et efficacité, directement par téléphone, ne nécessitent pas de réponse et seront supprimés.
- 10% des mails seront directement déportés*.
- 40% des mails antérieurs à deux mois seront directement supprimés.
- 25% des mails marqués "urgent" concernaient le pot du jeudi au pub d'en face.
- 10% des mails indiquant "important" concernaient l'imminente saturation de la boite mail, ou un échec d'envoi dû à la trop grande taille de la pièce jointe ou encore n'étaient qu'une réponse automatique d'un collaborateur en vacances.
*On appelle ici déportation le fait de les reporter ultérieurement ou de répondre qu'ils concernent en réalité tel autre collaborateur.
5. Cultiver leur impersonnalité.
Caractère sournois du mail, un vide "humain" bien présent fera naître sinon croître, le sentiment d'isolement du collaborateur. Ce vide sera provoqué d'une part par la distance constatée entre chaque collaborateur mais aussi par la profonde hypocrisie des messages délivrés, étayée par l'utilisation très professionnelle de termes spécifiquement bureautiques.
Astuce #1 : les signatures électroniques.
L'usage voudrait qu'une signature ne soit utilisée que lors d'un premier échange, justifiant par-là (même en interne) la position socio-professionnelle de chaque protagoniste, au profit d'une signature plus courte lors des échanges ultérieurs. Que nenni ! car c'est sans compter le pouvoir hautement dépressogène que la lecture de ces banalités inutiles peut représenter. On dénombre, sans exhaustivité :
- le message environnemental personnalisé, de préférence de couleur verte, toujours porteur d'un bon sentiment dont tout le monde se fout :
Devez-vous imprimer ce mail ?
Pensez à l’environnement. N’imprimez ce courriel que si vous en avez vraiment besoin.
Le papier est le support de communication le plus naturel, renouvelable et recyclable. Si vous imprimez ce mail, n’oubliez pas de le recycler.
Pas à pas, agissons au quotidien pour préserver notre environnement.
N’imprimez ce courrier et les documents joints que si nécessaire.
Notre environnement est fragile, merci de n’imprimer ce mail qu’en cas de nécessité.
- le message de politique de sécurité, généralement de plusieurs lignes, parfaitement illisible.
Ce message est la propriété de LexCorp. Sa diffusion et son utilisation sont strictement de la responsabilité de et quoniam inedia gravi adflictabantur, locum petivere Paleas nomine, circumstetere igitur hoc munimentum per triduum et trinoctium et nec cuniculis quicquam geri posset, nec procederet ullum obsidionale commentum, maesti excedunt postrema vi subigente maiora viribus adgressuri s'expose à des arrachages de dents avec les orteils.
- le logo, image bien lourde qui viendra alourdir chaque échange.
Astuce #1bis : la formule de politesse intégrée à la signature.
Elle anéantira jusqu'à sa moelle numérique toute trace de politesse sincère, en prouvant que l'expéditeur ne prend même pas la peine de l'écrire. C'est même insipide, car il est d'autant plus facile d'inscrire une formule de politesse dans une signature avec la bonne couleur de police ! Mais non. (mort aux cons)
Astuce #1tris : la formule de politesse intégrée à la signature sous forme abrégée.
Par excellence "CDT", manifestant avec moins de sournoiserie mais bien davantage de dédain, un jemenfoutisme total envers le destinataire, d'autant plus que le paramétrage d'une signature électronique prend entre 20 et 30 secondes. Tous les 5 ans.
Astuce #2 : utiliser un maximum de sigles.
Dans cette catégorie, la palme du plus insultant revient sans équivoque à "PI", peut-être encore plus insultant que ne serait un simple transfert de mail sans ajout de texte. Son petit frère le "pour info" atténue légèrement l'aspect "dans ta gueule" du message global.
Astuce #2bis : utiliser un maximum de sigles anglais.
Histoire de bien perdre le collaborateur qui aurait déjà du mal avec l'astuce précédente. Le tenant du titre est ici "ASAP", suivi de près par "FYI" fort apprécié des polyglottes les plus polissons.
L'impersonnalité sera également développée par l'utilisation opportune de "carbon copy", permettant une large diffusion d'un message à tous les pauvres bougres prétendument concernés par son contenu. Sur le même plan, le FW: est une méthode efficace pour prouver à un CAD son isolement d'une liste de diffusion dont il ne fait pas partie.
6. Limiter leur lisibilité.
Dernière arme du Depressor, le format du mail est en dernier lieu l'arme secrète, la bombe-H ultime qui viendra saper le moral du collaborateur aspirant dépressif. Choisissant de convertir systématiquement au format texte tous les mails reçus, un destinataire A proposant à un destinataire B préférant de son côté un format html, provoquera à la fin un enchaînement de mises en forme, polices, tailles et autres caractéristiques parfaitement vomitif. Pour autant, un collaborateur plus âgé que les autres ayant un jour entre 1989 et 1993 choisi d'insérer un fond coloré à ses mails, achèvera de transformer n'importe quelle conversation électronique
en un véritable marais puant .
En conclusion, les mails sont un excellent moyen pour alimenter de manière diffuse et efficace, une dépression embryonnaire. Ils contribuent à l'état de stress incessant dans lequel le CAD barbote et à lui faire perdre ses fonctions et tâches premières. Mais ils ne sont qu'une des facettes du terrible danger auquel sont exposés les courageux collaborateurs...
Terminons cette première leçon avec une remarque récurrente : l'utilisation d'une messagerie instantanée d'entreprise. Le recours à ce genre d'outil numérique est assez révélateur du degré d'ouverture de la direction aux nouvelles technologies (quoi que ça ne soit maintenant plus si neuf). L'avantage d'une messagerie instantanée regroupe ici tous les points ci-dessus :
-
Le contenu d'un mail est plus grand que celui d'un message instantané mais si l'on tient compte de la quantité de message useless du style "salut, ça va ? je me disais...", la messagerie instantanée gagne haut la main sur le nombre de messages reçus, d'autant plus que là où un mail est un package d'informations, la messagerie instantanée convertira en plusieurs messages un contenu idendique.
-
Si les notifications sont activées, vos voisins vous lyncheront rapidement. Soyez malin, supprimez les sons de réception de messages mais activez le clignotement de l'icône si un message est non-lu. Ce genre de réflexe peut vous faire passer au statut de CAD-expérimenté en moins de deux.
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Mélangez vos conversations. Si la plupart des messageries instantanées proposent des solutions pour classer les conversations par thème, par projet, etc, rien de plus efficace sur le chemin de la dépression que de mélanger allègrement tous les sujets dans la conversation principale, celle où s'échangent également les liens vers le Huffingtonpost, démotivateur, etc...
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Si toutes vos conversations sont mélangées (tous les projets en même temps, mix entre pro et perso, etc...), elles seront tellement interminables qu'il vous sera compliqué, sinon impossible, de vous y retrouver.
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En usant avec malice des "slt", "@+", "mki", vous cultiverez une impersonnalité dans les conversations alors mêmes qu'elles seront conçues pour favoriser l'échange interpersonnel.
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Choisissez une police juste assez personnalisée pour que, de loin, vos conversations aient l'air d'une guirlande de Noël.
Enfin, remarquons que les SMS professionnels (pour les plus chanceux équipés d'un téléphone portable d'entreprise) reprennent exactement les mêmes caractéristiques déprimogènes. Il convient à tout CAD ambitieux (visant la dépression à court terme et pour du long terme) de savoir efficacement croiser les trois flux de messagerie pour s'y mélanger au possible, embrouiller les autres et ainsi se créer artificiellement des tâches "à la con", sans aucune valeur ajoutée mais qui justifieront son temps passé au bureau. Par exemple :
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Suppression de l'historique des messages instantanés demandant si tel a reçu un SMS complétant ce mail,
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Envoi de mail ne contenant qu'une pièce jointe en complément d'un SMS,
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(usuel) envoi de fichiers via la messagerie instantanée, au milieu d'une autre conversation,
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etc...
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*Candidat Aspirant Dépressif