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v. Le parvenu

“Je déteste les traitements de faveur. Bon c'est pas tout mais il est seize heures, faut que j'y aille”

 

Sur notre trajectoire, voici le bureau de Fabrice. Il ne vient pas souvent à la salle café. De toute façon, pour boire le café il faut arriver tôt et d’habitude, Fabrice est en retard. Non pas qu’il ait une tâche urgente - il a bien observé Jean-Jacques et compris que cette notion n’existe pas au Service, seulement, il arrive bien plus tard que les autres. Donc il est en retard.

 

Depuis neuf ans qu’il est dans le Service, tous les jours après avoir déposé un enfant ou un autre à l’école, Fabrice est donc en retard. Fatalement, il est un peu écarté du CdC mais reste un membre du Service, son appartenance liée à son ancienneté n’était bien entendu plus à prouver. S’il se permet ce retard, c’est déjà parce qu’il le peut. En effet, le Service ne renvoie pas, personne n’est jamais renvoyé : les multiples expériences avec les syndicats ont dissuadé les précédents grands pontes ne serait-ce que d’envisager cette option, de même que les anecdotiques recours aux Prud'hommes qui leur ont valu leur avancement. Fabrice se permet ce retard également parce qu’il l’a voulu : quelle autre situation professionnelle pourrait bien lui permettre d’arriver à neuf heures et quart tous les matins ? Il a donc intégré le Service, après avoir passé quelques années à l’extérieur (c’est-à-dire dans le Privé mais la nuque du CdC frissonne à cette expression). Enfin et surtout, personne ne peut reprocher ce retard à Fabrice car il est le seul à avoir des enfants (dont il s’occupe, de surcroît, fait rare).

 

Fabrice n’est bien entendu pas seulement en retard, il est aussi intelligent, caractère rare à cet étage. Son discours révélera toujours, avec une prolixe emphase, une erreur détectée tardivement par lui seul qui nécessitera un délai supplémentaire dans sa tâche courante. Fabrice s’est donc artificiellement constitué un profil factice qui à la manière d’une médaille d’armée suscite pour les autres crainte et admiration : il est celui qui s’occupe de tous les cas foireux et ne manque pas de s’en plaindre - non sans se réjouir de cette couverture inédite. Si son affaire échoue, c’est qu’il n’aura pas pu la rattraper, ayant eu trop peu de temps, de liberté d’action, trop de contraintes ou de quoi que ce soit d’autre dont le Service sait être infesté.

 

A sa décharge, Fabrice est loin d’être un incapable. A la différence de ses collègues qu’il considère intérieurement comme des parasites, inconscients du lent et inexorable naufrage du Service qu’ils entraînent par leur incompétence, il se définit comme un fieffé opportuniste, ayant reçu il y a dix ans une révélation lui indiquant le moyen le plus doux d’obtenir une retraite anticipée scandaleuse et une “situation”. Il admettra donc volontiers le danger sociétal incarné par le laxisme de Jean-Jacques et la claire incompétence du CdC, autant qu’il défendra les besoins réels et perfectionnistes qui le conduisent à donner de sa personne en vertu de ce même danger. Enfin, à donner de sa personne jusqu’à seize heures, il faut aller chercher les “grands”. C’est que Fabrice les aime, ses enfants : soutenant ses collègues grévistes lorsqu’ils vont défiler, il se dédouane toutefois de les suivre dans leur “combat” car les enfants ne reviennent pas seuls de l’école, argument irrefusable.

 

Fabrice est la version humaine d’une anguille dotée d’un fort potentiel de croissance. Entamant sa carrière au Service au poste le plus bas, sa casquette de “spécialiste” des cas difficiles lui a ouvert des portes successives, le propulsant dans les bonnes grâces du grand ponte principal, issu de cet étage et fervent soutien des initiatives de Fabrice, lui assurant de ce fait une excuse pour les nombreux échecs et reports d’affaires qu’il produit régulièrement. Dans l’ombre, Fabrice ne craint donc pas les annuels classement des membres des étages - mises à plat redoutées instiguant la compétition et assurant à tous, presque fatalement, une augmentation de principe - dont il se sort toujours plutôt bien.

 

Car Fabrice est surtout un petit malin. Déjà petit, il savait tricher à un contrôle de manière récurrente pour avoir un treize sans travailler plutôt que viser le dix-sept et rendre la maîtresse suspicieuse. Il sait maintenant qu’une augmentation de quelques dizaines d’euros mensuels ne vaut pas quelques paniers repas correctement placés. Il sait que quelques déplacements et quelques nuits rapportent davantage qu’une augmentation de salaire trop importante, qui réduirait à néant son statut au Service, sur un équilibre aussi précaire que sans risque réel. L'augmentation arrivera bien assez tôt, après tout. Ce n'est pas comme si elle n'était pas systématique, quoique lente. Il n'a pas choisi le Service pour rien.

 

Ah, il semble que l’école est bientôt terminée, le voilà qui s’en va déjà. Continuons.

 

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